Par Sarah Forrest
Sarah Forrest a passé quelques semaines avec la Légion dans le cadre du programme de journalisme à l’Université Carleton d’Ottawa.
Mon arrièregrandpère maternel, George Peter Lapierre, a, au cours de la Seconde Guerre mondiale, servi pendant cinq ans au sein du Corps des transmissions royal du Canada (CTRC).
Durant cette période, le CTRC avait connu, tout comme les Forces armées canadiennes (FAC) d’ailleurs, une importante croissance. Bien que l’on ignore où George a passé la majeure partie de son temps, les membres du CTRC, eux, étaient déployés un peu partout en appui aux divisions des FAC, veillant à maintenir des communications efficaces sur l’ensemble des théâtres d’opérations.
George y aura mérité l’Étoile de 19391945, l’Étoile FranceAllemagne, la Médaille de la guerre de 19391945, la Médaille de la Défense et la Médaille canadienne du volontaire avec barrette d'argent.
Or, personne dans ma famille ne sait précisément où George y a passé le plus clair de son temps. Il est décédé en 1971, alors que ma mère n’avait que deux ans. Tous s’entendent pour dire qu'il n'aimait pas aborder la guerre. Chaque fois que ma mère tentait d’en savoir plus, mon arrièregrandmère répondait simplement : « Il n'y a rien de bon à dire sur la guerre. »
Cela appartenait au passé, et c’est là que tout devait rester.
Mon lien avec le Souvenir m'a toujours semblé lointain, voire flou. Je savais toutefois que mon arrièregrandpère avait servi pendant la Seconde Guerre mondiale, mais je ne l'ai jamais connu. J’ai toutefois toujours compris l'importance de son service et de son sacrifice, mais ce n'est que récemment que j'ai réellement saisi la portée de ce que tout cela signifiait.
Je n'ai peutêtre pas connu mon arrièregrandpère, mais j'ai eu la chance de connaître l'amour de sa vie. Mon arrièregrandmère, Elsie, a vécu encore près de 50 ans après le décès de son mari, avant de mourir en 2018 à l'âge vénérable de 103 ans. Et à travers elle, j’ai conservé un lien vivant avec mon arrièregrandpère; en ce sens, elle est devenue mon lien avec le Souvenir.
Elle lui écrivait chaque semaine durant son absence.
Dans un journal que ma mère lui avait offert, Elsie avait confié : « Il était alors mon petit ami. Je lui écrivais fidèlement chaque semaine et lui envoyais un colis alimentaire chaque mois. »
« Qu'estce que tu peux bien avoir à raconter à ce garçon?! » lui demandait sa mère, mon arrièrearrièregrandmère.
Je me pose aussi la question. Nous ignorons ce qu’il est advenu des cartes postales échangées entre George et Elsie, après toutes ces années. Ce que nous avons, en revanche, ce sont celles que George a envoyées à sa famille pendant qu’il était affecté quelque part en France.
À sa sœur, en 1944, il écrira, « Elsie m’a raconté au sujet du tremblement de terre… »
Et à sa mère, il écrit au sujet de l'argent qu'il a envoyé à la maison, « […] pour quand je reviendrai. »
Ces allusions à Elsie et aux mesures prises par George pour préparer leur avenir à son retour m'ont fait prendre conscience de l'amour que nous partagions tous les deux pour Elsie, et que je continue de lui porter.
Ainsi, même si je n'ai jamais connu George, j'ai malgré tout l'impression de l'avoir connu. Lui et moi avons partagé pour Elsie le même amour, chacun à notre manière, et elle est devenue mon lien avec lui... et avec le Souvenir.
Les mains qui lui écrivaient des lettres chaque semaine sont les mêmes qui tenaient les miennes, secouant doucement la tête lorsqu'elle voyait que je me rongeais les ongles. Les bras qui m'ont enlacé chaque fois que j'allais lui rendre visite sont les mêmes bras qui l’ont enlacé à son retour du service. Deux mondes à part, unis par une seule femme.
J'ai bien connu mon arrièregrandmère et été à même de constater à quel point elle incarnait l’élégance et la grâce dans sa manière d’être. Je ne suis pas surprise qu'Elsie ait écrit fidèlement chaque semaine à son petit ami de l'époque. C'était une femme intelligente, pragmatique et profondément dévouée.
Je pense à George, cet homme que je n'ai jamais connu – pour qui aussi un fils, un frère, un mari, un père, un grandpère, un jeune soldat – et je pense aussi à l'amour de sa vie, que j'ai eu la chance de connaître.
Mon amour pour elle, et le sien pour lui, tissent ensemble le fil d’un souvenir qui traverse le temps.
Alors que les anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale disparaissent peu à peu, il est plus que jamais essentiel de perpétuer leur mémoire. Même si nous ne les avons pas connus personnellement, nous pouvons encore rencontrer ceux qui les ont connus. Je regarde sa photo en uniforme et j'y vois les traits de ses enfants – ceux de ma grandmère Jill et de mon grandoncle Jack (John). La vie de George se perpétue à travers ses enfants, ses petitsenfants, ses arrièrepetitsenfants et même ses arrièrearrièrepetitsenfants. Nous sommes tous en quelque sorte les gardiens de sa mémoire… et du Souvenir.