De soldats, de blessures invisibles et d’une culture de stigmatisation

janv. 28, 2019
Les soldats canadiens font face depuis longtemps à des missions de combat et sans combat qui mettent à l'épreuve leur détermination physique et mentale. Cela n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau toutefois, c’est que comme jamais auparavant nous puissions en parler.

  
Ceci est un article d’opinion rédigé par Mme Nujma Bond, gestionnaire aux Communications du siège national de La Légion royale canadienne, et M. Patrick Dion, ancien vice-président de la Commission de la santé mentale du Canada. Une version abrégée a paru dans l’édition du 28 janvier 2019, du journal The Ottawa Citizen. 

 

En 1994, lorsque le lieutenant-colonel canadien Stéphane Grenier a été affecté au Rwanda pour appuyer les efforts de maintien de la paix de l'ONU, ce dernier était loin d'être un novice. Il savait à quoi il était appelé à faire face; d'ailleurs, il n'était pas étranger aux expériences difficiles. Ce qu'il n'avait pas prévu toutefois, c'est comment cette nouvelle mission allait l'habiter.

Dans son récent ouvrage intitulé « Après la guerre », Grenier décrit sa pensée en quittant l’Afrique et ses tragédies : « Et alors que nous survolions le continent, je me consolai en sachant que je laissais tout cela derrière moi– c’est du moins ce que je pensais. » Il y décrit non pas une blessure physique - de laquelle il a été épargné - mais une « blessure morale » débilitante.

Les soldats canadiens font face depuis longtemps à des missions de combat et sans combat qui mettent à l'épreuve leur détermination physique et mentale. Cela n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau toutefois, c’est que comme jamais auparavant nous puissions en parler. Or, malgré tout cela, nous entendons encore parler de soldats en attente d’une aide qui parfois arrivent trop tard, ou de ceux pour qui le suicide semble être la seule option.

Plusieurs questions se posent. Offrons-nous la bonne formation préparatoire en matière de santé mentale avant d’affecter nos soldats à des missions qui pourraient les marquer mentalement pour le reste de leur vie? Que faut-il faire à leur retour? Que devrait-il se passer entre les deux?

Il est vrai que les membres des forces armées se portent volontaires pour servir et mourir pour leur pays. Oui, nous avons bien dit mourir pour leur pays. Cela dit, ce don de soi en appelle au plus haut niveau de respect et de compassion. Nous devons approfondir nos connaissances et les mesures à prendre pour mettre fin au cauchemar que sont le syndrome de stress post-traumatique ou les blessures de stress opérationnel (BSO).

Les experts nous disent qu’un obstacle redoutable mais surmontable demeure, soit la stigmatisation. Quoique des progrès aient été réalisés pour en réduire la portée, nos cultures militaire et civile doivent clairement faire valoir qu'une BSO n’est pas un signe de faiblesse; c’est ce qui peut survenir quand une personne est traumatisée. Nous devons à cet égard faire un meilleur travail pour aider nos vétérans blessés et tous les autres qui empruntent des chemins similaires.

Le programme En route vers la préparation mentale (RVPM) des Forces armées canadiennes fait partie intégrante de l’instruction de base et de tout ce qui s’ensuit. Et même si les experts du programme en aient récemment rapporté des problèmes de mise en place, plusieurs sont d'avis à dire que c’est là un passage obligé. En effet, il est essentiel que les futurs soldats qui se préparent à une carrière militaire passent suffisamment de temps pour développer leur résilience et se procurer des outils d’adaptation. Bien qu'il est peut-être impossible de prévenir complètement les blessures de stress opérationnel, nous pouvons aider à en réduire leurs effets en allégeant l’incidence de la stigmatisation et, ce faisant, à faire en sorte que les soldats, par eux-mêmes, puissent davantage demander de l'aide.

Lorsqu’un incident difficile se produit, les soldats peuvent consulter leurs pairs, leur commandement ou les services de dépannage offerts dans les bases et escadres. Les Forces armées canadiennes comptent 450 prestataires de soins en matière de santé mentale formés pour fournir une gamme de services. Mais admettre un problème de santé mentale entraîne son lot de préjugés, à un point tel que nous connaissons des cas de soldats qui sont allés jusqu'à cacher leur bien-être mental, afin d'être admissible à une nouvelle mission opérationnelle et s’éviter ainsi la possibilité redoutée d'une libération ultérieure. On ne peut, avec certitude, savoir si les soldats qui ont vraiment besoin de soutien demandent de l'aide au bon moment ou souffrent en silence. De récentes recherches ont révélé que même après avoir terminé le programme RVPM, certains participants ont indiqué qu'ils ne demanderaient pas d'aide s'ils avaient un problème de santé mentale. Pourquoi? La stigmatisation, tant interne qu’externe, en serait la principale responsable. Et à cet égard, nous pensons que la société a une responsabilité de voir, par la recherche et l'éducation, à lutter contre la stigmatisation.

Le Comité d'experts des Forces canadiennes sur la prévention du suicide rapportait en 2010 que les trois piliers essentiels à la prévention du suicide étaient un leadership informé et engagé, d’excellents soins et des militaires qui expriment ouvertement leur détresse. Nous devons mieux comprendre pourquoi certains militaires ne se manifestent pas. Si la personne ne demande pas d'aide, le problème demeure.

Nous devons en savoir plus sur la culture, tant militaire que civile. Qu'est-ce qui empêche les gens de solliciter une aide quand ils en ont besoin? Plus d’argent en recherche doivent être consacrés à de telles questions. Nous savons déjà que les fonds consacrés à la recherche sur la santé mentale sont minimes par rapport à ceux consacrés aux maladies physiques. Et pourtant, le fardeau social de la maladie mentale est stupéfiant et va en s’accroissant.

La nouvelle section spéciale Blessures de stress opérationnel (BSO) de La Légion royale canadienne est une initiative dont les travaux sont toujours en cours, et où les bénévoles de la Légion viennent en aide aux vétérans qui ne savent peut-être pas comment obtenir de l’aide et où aller pour se la procurer. Reconnaître le problème des BSO et y apporter un soutien, c’est aussi un pas en avant dans la lutte contre la stigmatisation. De plus, un vétéran peut accéder à l’une des 1 400 filiales de la Légion au Canada et y obtenir de l’information qui l’aidera à commencer son cheminement vers une meilleure qualité de vie. Ce sont là des outils utiles auxquels d'autres encore viendront s’ajouter.

Par exemple, un nouveau partenariat récemment annoncé entre Anciens Combattants Canada et le Groupe consultatif des Services de santé du Royal Ottawa verra à assurer une liaison entre des recherches novatrices qui visent à venir en aide aux personnes aux prises avec un traumatisme lié au syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Tout nouveau traitement mis en œuvre se traduira par de nouvelles actions immédiates pour lutter contre la maladie mentale.

Les familles des soldats doivent également être préparées. Le programme de premiers soins en santé mentale de la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC) a aidé plusieurs centaines de Canadiens à mieux comprendre les signes et les symptômes, et comment venir en aide à une personne aux prises avec une urgence en matière de santé mentale. Cela pourrait être utile pour les membres de la famille.

Le public ne le sait peut-être pas, mais le Canada a effectivement un plan d’action pour faire face aux enjeux entourant la santé mentale. Lancé par la CSMC en 2012, la Stratégie en matière de santé mentale pour le Canada se veut un plan directeur pour le changement; nous sommes d’avis que tous les paliers gouvernementaux feraient bien d’y jeter un regard neuf, tout en y mettant l’accent sur la mise en œuvre.

Le Canada offre de nombreuses ressources en santé mentale pour un soldat ou un citoyen, mais cela peut s’avérer un dédale, un labyrinthe difficile à s’y retrouver. Avec une meilleure coordination et de meilleures communications par et entre les prestataires de services, nous pourrions être en meilleure mesure de joindre et d’aider les soldats et le grand public.

« À la fin de ma tournée au Rwanda, le conflit moral que j’y avais subi m’avait conduit à un endroit sombre où je ne me souciais plus du risque, du danger, voire de la mort », se rappelle le Lcol Grenier. Et même si aujourd’hui il vit encore des moments difficiles, ce dernier traîne avec lui une solide expérience en compréhension des problèmes de santé mentale et plaide maintenant pour des solutions de soutien par les pairs.

Comme société, nous devons faire beaucoup mieux. Nous demandons beaucoup à ces hommes et à ces femmes en uniforme qui ont besoin d’une aide en santé mentale qui soit plus rigoureuse et mieux guidée, et ce, avant, pendant et après leur service. Et plus de compassion - de nous tous - quand ils font face à une « blessure invisible ».

Nous espérons que c’est ce qui est à entrevoir pour l’avenir.